Cet article analyse la manière dont des youtubeurs amateurs en science s’approprient les codes de YouTube pour debunker de « pseudo-théories » scientifiques, en tentant de pallier à la désinformation, tout en interrogeant les limites de cette pratique.

En 2019, le célèbre youtubeur français Squeezie publie une vidéo relayant les théories du film La Révélation des pyramides, sans préciser que celles-ci sont considérées comme conspirationnistes. En réponse, la chaîne YouTube, Les Revues du Monde publie une vidéo intitulée “En réponse à Squeezie - À propos des pyramides” affirmant sa démarche de debunking. Sept ans plus tard, cette vidéo comptabilise plus de 2,9 millions de vues, un succès qui illustre parfaitement la montée en puissance du debunking sur YouTube.

Qu’est-ce que le debunking ?

Cette pratique récente, plus précisément apparue autour de 2015, qu’est le debunking aussi appelé démystification, est de plus en plus présente sur la plateforme de partage de vidéo en ligne, YouTube. Selon (Baur, 2021), on peut le résumer par un exercice qui consiste à prendre des déclarations et à montrer en quoi elles sont erronées ou trompeuses. Son but principal est de réduire l’impact d’une désinformation, il s’illustre par la dénonciation d’un acteur ou une croyance jugée néfaste, en instaurant une “vérité”. Pour réduire l'impact d’une fausse information, il y a une hiérarchie des erreurs à rectifier, souvent de l’erreur qui a le plus d’impact, à celle qui n'est qu'un détail. Comme le montre cette vidéo de Nota Bene. Il commence par debunker des théories conspirationnistes et finit par des clichés qui ne sont que des détails, car ils ne remettent pas en cause toute une théorie historique.

Le debunking fait partie d’une discipline plus globale qu’est la zététique. Popularisée en France dans les années 1980 par le biophysicien Henri Broch, la zététique a comme objectif de questionner des énoncés scientifiquement réfutables, c’est “l’art du doute”. Elle vise à distinguer ce qui relève de la science et de la croyance. Le nombre de vidéos qui debunkent des théories “pseudo-scientifiques" circulant sur les réseaux sociaux ou encore des fausses informations qui penchent vers le complotisme sont de plus en plus nombreuses. Ces vidéos sont majoritairement créées par des amateurs, que l’on peut décrire comme des individus passionnés travaillant selon des standards professionnels. Elles relèvent de la vulgarisation scientifique et du divertissement. L’objectif de ces youtubeurs est de défendre la science, de contrer la désinformation, ils ne sont pas motivés par un gain financier, mais par un sentiment d’utilité sociale et une volonté de défendre la science face à l'obscurantisme. Étant une pratique amatrice, ces youtubeurs pour la plupart sont autodidactes en science, c'est le cas des youtubeurs Defakator et Hygiène Mentale.

Mais attention, même si l'objectif est de dénoncer de fausses déclarations, le debunking n’est pas à confondre avec le fact-checking, selon [Dauphin](Dauphin, 2023). Le fact-checking consiste à vérifier l’exactitude des faits contenus dans un écrit ou un discours. C’est l’un des fondements du journalisme, visant la neutralité et effectué par des professionnels. Contrairement au debunking, fait par des amateurs, s'inscrivant dans une démarche militante et ciblant des acteurs ou croyances spécifiques. Le youtubeur français, HugoDecrypte par l'intermédiaire de son média illustre le modèle de fact-checking.

Le debunking ayant pour objectif de réduire l'impact des fausses informations, les youtubeurs se doivent de mettre en place des stratégies pour pallier cette désinformation, en construisant une crédibilité et en adoptant un style propre à la plateforme YouTube.

Les stratégies des youtubeurs debunkers

Étant amateur, les vulgarisateurs scientifiques se doivent d’avoir une image crédible afin que leur voix puisse être entendue et pallier la propagation de la désinformation et pour cela, ils mettent en place des stratégies. En 2012, le film, La révélation des pyramides, présentant une vision alternative, de l'égyptologie et de l’archéologie sort. Jugé comme conspirationniste, il a suscité la publication de nombreuses vidéos de debunk. L'analyse de Baur met en lumière les stratégies discursives mises en place par ces youtubeurs. Différents formats sont adoptés. Pour certains, le format de l'interview est utilisé, ici, c’est le cas de la chaîne YouTube : Passé Recomposé. D’autres se rapprochent de la figure d’un journalisme comme chez La Tronche en Biais ou encore se mettent en scène eux-mêmes, c’est le cas de la youtubeuse de la chaîne : Les Revues du Monde. Elle utilise le “je” et se présente comme vulgarisatrice de l’histoire, de l'archéologie et vidéaste, donc c’est sa connaissance de ces disciplines qui soutiennent son propos. Elle ne cherche pas à convaincre, mais à exposer son point de vue, comme une discussion. Ils mettent en place une relation affective avec leur public, afin de susciter une émotion favorable à la réflexion critique. Chez Les Revues du Monde, elle tourne en dérision les mécanismes complotistes du film avec des petits sketchs, s’exprime avec familiarité et désigne sa communauté par “vous”. Ces vulgarisateurs optent pour un discours bien précis. Le youtubeur Mr.Sam-Point d’interrogation, se place sur un pied d’égalité avec son spectateur et l'invite à devenir un acteur critique de l’information notamment en lui posant des questions. Par l’utilisation de ces stratégies, le vulgarisateur pro-am, terme théorisé par (Baur, 2021) pour englober le travail amateur et expert que produisent ces créateurs de contenu, se caractérisé par son travail, son esprit critique, son authenticité, son honnêteté.

Ces stratégies passent non seulement par les discours, la production, mais aussi par l’adoption d’un style propre à la plateforme YouTube. Pour que leurs vidéos soient visibles, partagées, commentées et aimées elles se doivent d'être accrocheuses, car elles apparaissent moins sensationnelles et sont souvent moins visionnées que les vidéos relayant des théories du complot ou des fakes news. Par exemple, le youtubeur La Tronche en Biais a sorti une vidéo intitulé "Je debunke une vidéo de Fabien Olicard". Dès le début de celle-ci, nous pouvons constaté qu'en 10 jours la vidéo de Fabien Olicardavait fait plus de 189 000 vues contrairement à celle de La Tronche En Biais qui en compte 95 000 vue en deux mois.

Message de Fabien Olicard sous sa vidéo "Cette vidéo a été débunkée a juste titre"
Message de Fabien Olicard sous sa vidéo "Cette vidéo a été débunkée a juste titre"

Certaines interactions avec le public sont propres à la plateforme comme les appels aux abonnements, au likes, à regarder d’autres vidéos similaires de leur chaîne ou des recommandations d’autres youtubeurs vulgarisateurs, nourrissent l’algorithme de recommandation afin que leurs vidéos puissent être autant mises en avant que celles qui debunkent. L’algorithme de recommandation est important à prendre en compte selon eux, car il favorise les contenus faux, suscitant des émotions fortes comme le décrit Agathe Detranchant dans son article L’économie des émotions : quand nos clics deviennent des récompenses. Ils doivent jongler entre un contenu ludique pour garder l’attention du public et plus scientifique pour appuyer leur debunking, afin de montrer qu’ils se basent sur des faits vérifiables et reconnus par la communauté scientifique.

Ces stratégies mises en place par ces youtubeurs leur permettent de pallier la désinformation en adoptant un style qui est propre à la plateforme YouTube, cette démarche n’est cependant pas sans limites.

Les limites du debunking sur YouTube

Selon ces vulgarisateurs scientifiques/youtubeurs, les théories du complot, “fake news” et discours “pseudo-scientifiques” augmentent de jour en jour, constituant un danger pour les démocraties du monde. A travers leurs vidéos, ils trouvent un sentiment d’utilité sociale, une cohésion au sein de la communauté. Mais ces vulgarisateurs pro-am se heurtent à des limites. Une limite face au public, car ils s'exposent à la haine “des croyants” de ces théories, qu’ils qualifient de “retour de bâton du succès”. Cela constitue un échec dans l'échange avec ces individus. Leurs vidéos ont plus tendance à polariser les croyances des publics plutôt qu'à les convaincre que celles-ci ne sont que de fausses théories. Finalement, par leurs vidéos, ils peuvent renforcer les pensées qu’ils combattent. C'est l'effet direct des bulles de filtres : via l'algorithme, les internautes sont exposés à plus de contenus qui favorisent leurs opinions, renforçant celle-ci.

Puis, plus largement dans la communauté des zététiciens, il y a une conception dualiste, une pensée qui relève de la vérité et une pensée qui relève de la fausseté. Par cette conception, la communauté des zététiciens identifie un adversaire bien précis, “un tenant” qui désigne un individu qui adhère aux théories “pseudo-scientifiques”, ainsi, ils peuvent manifester un certain mépris contre leur “ignorance”. Démystifier implique que les acteurs se considèrent être du bon côté, détiennent la vérité face à un individu croyant à des concepts faux, parfois jugés irrationnelles, créant une seule vision, une vérité unique. Nous pouvons le constater avec l'homéopathie, la dilution du produit est utilisée comme preuve d'inefficacité chimique, montrant qu'il n'y a pas de soin. Cela conduit la communauté à rejeter l'argument que cela peut être utilisé dans un contexte de médecine alternative. Ce mépris n'est pas seulement externe, mais aussi présent au sein même de la communauté, notamment des conflits peuvent exister autour de sujets “politisés”, comme le nucléaire.

De plus, par cette activité de démystification, certains acteurs se sentent enfermés dans cette position qu’ils jugent réductrice, ils aimeraient aborder des sujets plus larges mais ce rôle de “debunker” est en partie ce qui leur apporte une audience, fait leur succès surtout lorsque sont abordés des sujets d’actualités. Selon (Dauphin, 2022), la vérité produite par ces vidéos est autant une construction sociale qu'une mise en forme audiovisuelle propre à la plateforme YouTube.

Image illustrant le dilemme entre faits scientifiques et théories du complot
Image illustrant le dilemme entre faits scientifiques et théories du complot

Le debunking sur YouTube s’impose comme une pratique incontournable de la lutte contre la désinformation portée par des amateurs qui, en occupant un espace laissé vacant par les journalistes et les scientifiques, redéfinissent les pratiques de vulgarisation scientifique. Entre succès et paradoxes, cette pratique questionne notre rapport à la vérité dans une ère où sur les réseaux sociaux la frontière entre le vrai et le faux est de plus en plus floue, intensifié par l’arrivée de l'intelligence artificielle. Elle est notamment utilisée pour créer des deepfakes comme le démontre Lina Djerroud dans son article L’usurpation d’identité à l’ère de l’intelligence artificielle : des fraudes classiques aux deepfakes ciblant les célébrités

Dans le futur, serons-nous capables de faire la distinction entre une vraie vidéo et une générée par intelligence artificielle ?

Bibliographie

  • Baur, M. (2021). La lutte contre la désinformation sur YouTube. Communication. Information Médias Théories Pratiques, Vol. 38/2. https://doi.org/10.4000/communication.14314
  • Dauphin, F. (2023). Le debunking sur YouTube : une nouvelle pratique de lutte contre la désinformation en marge du journalisme. Les Enjeux De L'information Et De La Communication, 231(S1), 31–45. https://doi.org/10.3917/enic.hs13.0031
  • Dauphin, F. (2022). Succès et limites du debunking pour lutter contre la désinformation:Le cas des vidéastes sceptiques sur YouTube. Questions De Communication, 42(2), 315–332. https://doi.org/10.4000/questionsdecommunication.30076