Cet article analyse le pseudonymat comme un outil de protection et d’authenticité. En associant psychologie et approche technique, il démontre que le choix d’un faux nom est devenu un rempart essentiel pour préserver notre vie privée face au regard des autres et à la surveillance des algorithmes.
Le pseudonyme : la dernière barrière de nos libertés en ligne
« Pourriez-vous me donner votre nom, votre adresse et la liste de vos amis avant que nous commencions à discuter ? » Dans la rue, une telle question nous paraîtrait absurde. Pourtant, c’est ce que nous acceptons chaque fois que nous créons un profil sur un site ou une application.
Malgré un monde numérique qui nous pousse à la transparence totale, nous cherchons constamment à nous cacher et nous protéger. Parce que oui, entre le profilage continu des algorithmes et la pression sociale, l’utilisation de notre identité réelle semble nous enfermer dans des cases dont il est impossible de sortir. Ainsi, utiliser un pseudonyme ne serait-il pas la dernière barrière de notre vie privée sur les réseaux sociaux ? Loin d’être un simple outil pour se cacher ou tricher, le pseudonyme est en réalité un bouclier indispensable pour protéger notre vie privée. Paradoxalement, il agit aussi comme un révélateur qui nous pousse à montrer qui nous sommes vraiment.
Pour explorer ce sujet complexe, nous nous appuierons sur trois visions différentes mais complémentaires. D’abord, celle de la psychologie avec François Perea dans « Pseudonyme en ligne : Remarques sur la vérité et le mensonge sur soi » (Perea, 2014), qui voit le pseudonyme comme un outil de vérité. Nous observerons ensuite une approche plus technique avec Fanny Georges et ses collaborateurs dans « Des illusions de l'anonymat » (Georges et al., 2010), qui nous alertent sur la manière dont les sites calculent notre identité à notre insu. Enfin, nous utiliserons les travaux de Marie-Anne Paveau, « Pseudonymat » (Paveau, 2017) pour comprendre comment le pseudonymat est devenu l’un des piliers de nos échanges en ligne.
Pourquoi a-t-on besoin de se cacher ?
Dans un premier temps, le pseudonymat est souvent confondu avec l’anonymat, mais pour les chercheurs, la nuance est importante. Comme le précise Marie-Anne Paveau dans son article, l’anonymat total, le fait de ne laisser aucune trace, n’existe pas sur le « web de surface » (la partie d’Internet que nous utilisons tous les jours). Toute connexion nécessite une identification technique (correspondant à l’adresse IP). Le pseudonymat n’est donc pas une disparition, mais une stratégie : on remplace son identité civile par un identifiant choisi.
Mais contrairement à l’anonymat, le pseudonymat permet de se créer une existence sociale sans pour autant dévoiler son vrai nom. C'est ce que l'on observe notamment sur les forums ou les plateformes de jeux vidéo (comme Reddit, Discord, etc) : derrière un pseudonyme, un utilisateur se construit une réputation et interagit avec une communauté sans jamais dévoiler son nom. C'est une façon d'être présent sans être exposé, en devenant un « énonciateur » qui choisit précisément ce qu'il montre aux autres.
Pourquoi ce choix ? Selon François Perea, notre nom de famille est une étiquette imposée qui nous lie de force à des structures sociales. Ce nom possède des caractéristiques : il n’est pas choisi ou modifiable, il nous rattache directement à notre histoire familiale, son usage est obligatoire et transversal. Et sur des réseaux comme Facebook, l’obligation d’utiliser son identité réelle crée une pression qui nous force à faire attention à notre image en permanence. Le pseudonyme, à l'inverse, dépend de l'autonymie, l’acte de se nommer soi-même. C’est un choix libre, un acte de liberté qui permet de séparer notre sphère privée de notre sphère publique pour éviter d’être jugé sur les différentes facettes de notre vie. Dans ce cas, le pseudonyme a une fonction de protection. Paveau parle d’une « division des identités ». Nous réservons notre identité réelle aux espaces numériques privés et sécurisés, tandis que nous privilégions le pseudonyme pour naviguer sur les sites publics ou commerciaux.
Nous avons donc vu que le pseudonyme sert d'abord de protection contre la surveillance. Mais ce n'est pas seulement une façon de se cacher du regard des autres. Paradoxalement, c'est justement parce qu'on se sent protégé que l'on ose enfin s'exprimer sans filtre.
Le pseudonyme : un outil pour être plus « vrai »
Contrairement aux idées reçues, le masque ne sert pas toujours à mentir. Il est plutôt un outil pour être plus « vrai ». François Perea développe le concept d’extimité (initialement proposé par Serge Tisseron). Dans son article, il le définit par « le mouvement qui pousse chacun à mettre en avant une partie de sa vie intime, autant physique que psychique ». Autrement dit, c’est la volonté de rendre publiques des parties de son intimité pour les faire valider par autrui. Ici, le pseudonyme joue le rôle de « filet de sécurité ». Comme nous savons que nos propos ne seront pas reliés à notre vie réelle, nous osons partager des doutes ou des passions qu’on n’assumerait pas forcément devant nos proches. C’est un peu comme un laboratoire : sous un pseudonyme, on teste des facettes de notre personnalité qu’on garde d’habitude pour nous, mais dont on cherche la validation par les autres utilisateurs.
De plus, comme le souligne Paveau, au-delà de la liberté de parole, le pseudonymat permet de se construire une véritable réputation (identité propre) au sein d’une communauté. En effet, sous un pseudonyme, les barrières sociales tombent. L'utilisateur n'est pas respecté pour son statut, mais pour la qualité de ce qu'il partage. C’est une relation plus vraie, où l’on s’intéresse plus au contenu des messages qu’à l’identité officielle de celui qui écrit. Contrairement à la vie de tous les jours, on ne vous juge pas sur ce qui est écrit sur votre carte d’identité, mais sur la valeur de vos interventions. Bien sûr, cette liberté a ses failles et peut parfois laisser place au cyberharcèlement, mais elle reste avant tout une forme de reconnaissance directe. Le pseudonyme assure ainsi deux fonctions : l’identité (qui vous êtes dans ce groupe) et l’identification (ce qui permet aux autres de vous reconnaître d’une discussion à l’autre).
Mais exprimer sa « vérité » sous un pseudonyme ne suffit pas toujours à être libre. Si le faux nom nous protège du regard des autres humains, il ne nous cache pas forcément du regard des algorithmes. Le pseudonyme devient alors un outil pour tenter de résister au traçage et à cette identité que la machine calcule à notre insu.
Résister à la machine et aux algorithmes
C'est d'ailleurs ce que démontrent les travaux de Fanny Georges et ses collaborateurs(Georges et al., 2010). Ils nous alertent sur le fait que nos traces numériques permettent aux sites de construire notre identité calculée à notre place. Pour bien comprendre cette idée, ils distinguent trois aspects de notre profil en ligne.
D’abord, il y a l’identité déclarative, celle que l’on choisit de donner (notre pseudonyme, notre bio). Ensuite, l’identité agissante, qui correspond à ce que l’on fait réellement. Mais le danger vient surtout de la troisième : l’identité calculée, qui « se compose de chiffres, produits du calcul du système ». Ce sont nos clics et nos likes qui permettent aux algorithmes de dresser notre portrait pour nous proposer des publicités ciblées ou d'influencer nos opinions. Le problème, c’est que cette identité mathématique finit par nous enfermer dans des catégories que nous n’avons pas choisies. Pour illustrer ce danger, les auteurs prennent l’exemple des traces invisibles que nous laissons en naviguant. Un site n’a pas besoin de votre nom pour savoir qui vous êtes, il lui suffit de regrouper vos recherches de voyage, vos lectures de blogs ou vos achats. Comme l’expliquent Georges, Seilles et Sallantin, la machine finit par déduire votre âge, vos goûts ou même votre état de santé, créant une identité que vous n’avez jamais autorisée.
Le schéma ci-dessous, tiré de l’article, illustre bien que notre identité sur Internet n’est pas juste un bloc, mais un empilement de couches qui s’éloignent de plus en plus de notre contrôle.
Face à cela, le pseudonyme est une arme. Georges et ses collaborateurs introduisent l’idée d’une « stratégie de préservation des données personnelles » et « de représentation de soi ». Utiliser différents pseudonymes permet de ne pas être réduit à une seule fiche figée. C’est une barrière contre le traçage publicitaire des géants du web. En variant nos identités, nous rendons les algorithmes moins efficaces et nous préservons une part d’imprévisibilité humaine. C'est ce que Finn Brunton et Helen Nissenbaum appellent l'obfuscation. Par exemple, si vous choisissez d’utiliser le même nom partout, un algorithme peut facilement relier vos recherches sur un forum médical, vos achats en ligne et vos opinions publiques. Mais en utilisant un pseudonyme pour vos passions et un autre pour vos questions plus personnelles, vous coupez les liens entre vos données.
Conclusion
Le pseudonymat est bien plus qu'un simple accessoire technique, il est essentiel à la culture numérique et à la liberté d'expression. Comme nous l'avons vu, il est à la fois un outil de vérité psychologique qui permet l'extimité, et un bouclier indispensable pour protéger notre identité déclarative face aux calculs des algorithmes.
Toutefois, Marie-Anne Paveau nous rappelle que cette liberté comporte des nuances. Si le sentiment d'être caché peut parfois dériver vers des comportements toxiques, le défi n'est pas de supprimer le pseudonyme (ce qui fragiliserait notre vie privée) mais d'apprendre à l'utiliser de manière responsable.
Finalement, le choix d'un faux nom reste notre dernière barrière pour garder la main sur notre image numérique.
Mais si cacher son nom permet de libérer sa personnalité, qu'en est-il de nos visages ? C'est ce qu'explique Ibtissem Aly dans son article : alors que le pseudonyme nous protège, les filtres esthétiques finissent par uniformiser nos traits selon les standards des plateformes. Ainsi, l'enjeu n'est plus seulement de cacher son nom, mais de réussir à rester soi-même dans un monde numérique où tout finit par être retouché ou calculé.
Bibliographie
- Perea, F. (2014). Pseudonyme en ligne:Remarques sur la vérité et le mensonge sur soi. Sens-Dessous, 14(2), 15–22. https://doi.org/10.3917/sdes.014.0015 ↩
- Georges, F., Seilles, A., & Sallantin, J. (2010). Des illusions de l’anonymat. Terminal. Technologie De L’information, Culture & Société, 105(1), 97. https://doi.org/10.4000/terminal.1876 ↩
- Paveau, M.-A. (2017). Pseudonymat. Cultures Numériques, 269–283. ↩