Les enfants ont aujourd’hui une identité numérique souvent créée très tôt par leurs parents à travers le sharenting. Cette exposition peut entraîner des risques car les traces en ligne sont difficiles à effacer. Ce n’est généralement qu’à l’adolescence qu’ils prennent conscience de cette identité et cherchent progressivement à se la réapproprier.

source : El cuidadano & la región
source : El cuidadano & la región

De nos jours, dès leur naissance, de nombreux enfants sont présents sur les réseaux sociaux, à cause de leurs parents. On appelle cela le sharenting(contraction de « share » et « parenting »), qui désigne le fait que les parents publient du contenu ou des informations à propos de leurs enfants en ligne. Aujourd’hui cette pratique est de plus en plus courante avec l’essor des plateformes numériques, ce qui expose les enfants à une identité numérique construite sans qu’ils ne puissent la contrôler. L'identité numérique correspond à toutes les traces que nous laissons sur le web à propos de nous, lors de nos navigations, nos post etc. Ici, ces traces sont laissées volontairement de la part des parents. On se demande alors : à quel moment les enfants construisent-ils réellement leur propre identité face à une présence numérique souvent imposée ? Nous verrons d’abord que les enfants sont présents sur le web par leurs parents, puis, que cette identité numérique n’est pas contrôlée par l’enfants. Enfin, nous aborderons la réappropriation des enfants à leur identité.

Une présence numérique créée par les parents

Tout d’abord, les parents qui pratiquent le sharenting sont à l’origine de la première identité numérique de leur enfant, elle est donc précoce et imposée. Elle correspond à toute les traces et données laissées sur le web à propos d’un individu. En postant du contenu sur le web (photos, vidéos…), ils lui créent cette identité numérique avant même qu’il ne parle et ne comprenne. En effet, le député Bruno Studer a affirmé: « 53% des parents ont déjà partagé des photos et vidéos de leurs enfants sur les réseaux sociaux », « 91% l’ont fait avant que leur enfant ait atteint l’âge de cinq ans ». Ces données montrent à quel point le sharenting est une pratique courante, presque banalisée. L'essor des réseaux sociaux explique notamment cette banalisation. Publier du contenu devient un geste ordinaire, sans penser aux conséquences. (à lire aussi)

Parfois, l’identité numérique de l’enfant peut être créée avant sa naissance, notamment à cause du partage de photos ou de vidéos d’échographies. Dès la naissance, l’exposition s’intensifie davantage, avec des informations annoncées comme : son prénom, son nom, son deuxième prénom, sa date de naissance etc. Ces informations s’accumulent au fil du temps et constitue une identité numérique encore plus détaillées. Les parents peuvent par exemple publier régulièrement des moments du quotidien, les premiers pas, les anniversaires (Youtube : BabyChouFamily) etc. Progressivement les publications s’accumulent et construisent une sorte de récit public de l’enfant, sur lequel il n’a aucune maitrise. Certains parents peuvent même aller jusqu'à créer des comptes spécialement dédiés à l'enfant. Par exemple, dans cette vidéo (Youtube : BabyChouFamily) on voit clairement une exposition de la vie de l'enfant, encore bébé. Cela peut paraître annodin, cependant lorsqu'elle sera adolescente il est possible qu'elle ne soit pas en accord avec l'image qui est affiché de sa personne.

Une identité que l’enfant ne contrôle pas

Cette identité numérique créée dès le plus jeune âge présente une particularité très importante : l’enfant n’en a pas le contrôle. Toutes les informations divulguées à son sujet ne sont gérées que par les parents, ce qui soulève plusieurs enjeux. Tout d’abord, l’enfant n’est pas en mesure de donner son consentement (Youtube : New York Times Opinion). Etant trop jeune, les parents ne demandent pas son accord avant de publier des informations ou des images, il ne peut ni accepter ni refuser. Ses parents prennent donc toutes les décisions à sa place, sans imaginer que cela peut entraîner des conséquences à long terme. Prenons l’exemple d’une photo jugée « amusante » selon les parents, qui va être perçue différemment par l’enfants lorsqu’il grandira. Il va peut être percevoir cette photo comme embarrassante. Or, en grandissant, et en particulier à l’adolescence, l’image et la perception de soi deviennent particulièrement importante et c’est généralement à cette période que la confiance en soi est moindre. Ce type de contenu pourrait donc susciter de la gêne. (quelques témoignages)

Par ailleurs, les informations et les contenus publiés en ligne peuvent être utilisées et détournées. Une fois partagés, le contenu présent sur le web ou les réseaux sociaux n’est plus totalement maitrisé par l’auteur de celui-ci. Les internautes ont la possibilité de l’enregistrer, de faire une capture d’écran, de le repartagé, voire de la modifier en utilisant des logiciels. Des images d’enfants peuvent être reprise par des inconnus et utilisées dans des contextes inappropriés, attirant ainsi du jugement, de la moquerie ou encore des commentaires négatifs. Par exemple, une simple vidéo postée peut devenir virale sans que les parents ne l'aient anticipé, exposant l'enfant à un public plus large que prévu. De plus, les images peuvent être récupérées à des fins malveillantes dans les cas les plus graves. Selon Bruno Studer « 50% des photos échangées sur les forums pédopornographiques avaient été initialement publiées par les parents ». (pour plus d'informations sur les dangers des réseaux sociaux)

En somme, cette identité numérique de l’enfant construite par les parents peut leur échapper et entraîner des conséquences plus ou moins importantes. Le contenu présent sur le web n’est jamais totalement supprimé, alors cette perte de contrôle est d’autant plus problématique lorsque l’on sait que tout ce qui est en ligne peut rester accessible pendant de longues années.

Le chemin vers la réappropriation de leur identité

Mais l’identité numérique que les parents ont construite n’est pas définitive. En effet, les enfants vont souvent se la réapproprier en grandissant. Cette prise de conscience apparait fréquemment à l’adolescence. Ils découvrent souvent le monde des réseaux sociaux à cette période et développe un certain esprit critique face au monde numérique et à l’identité numérique créée à leur place dès leur plus jeune âge. La découverte du contenu à propos d’eux peut alors susciter un malaise. L’adolescence est souvent une période pendant laquelle nous n’avons pas la meilleure image de nous-même, et où le regard des autres nous importe beaucoup. Le contenu visible peut alors déplaire aux adolescents, alors qu’il était perçu comme anodin pour les parents. Par exemple, une photo d’enfance jugée marrante peut créer un malaise si elle est visible par des camarades de classe. Ces découvertes peuvent entrainer des tensions ou des conflits avec les parents, car la réaction de l’enfant n’était pas anticipée.

De nombreux jeunes souhaitent reprendre le contrôle de leur image et de leur place sur les réseaux sociaux. Cette envie se manifeste tout d’abord par une demande de suppression adressée aux parents, comme la suppression d’anciennes photos, vidéos ou autres publications souvent jugées gênantes par l’enfant. À ce moment de la vie, les adolescents veulent construire leur propre identité numérique en créant eux-mêmes leurs réseaux sociaux et en postant le contenu qu’ils souhaitent, à propos d’eux ou non. Par exemple, ils peuvent décider de poster du contenu lié à leurs amis, leurs activités ou encore leurs centres d’intérêts (sport, musique...). Cette reprise de contrôle de leur identité numérique les présente tel qu’ils se perçoivent réellement. Néanmoins, le contenu publié auparavant peut rester difficile à supprimer totalement, d’autant plus s’il a déjà été repartagé ou enregistré. Les jeunes doivent donc accepter le fait qu’une identité numérique leur est déjà associé, et qu’ils ne peuvent pas entièrement la supprimer. Le processus de construction de leur nouvelle identité numérique est donc progressif.

Conclusion

Ainsi, on peut affirmer que l’identité numérique se construit aujourd’hui très tôt, souvent même avant que les enfants ne puissent en avoir conscience. Les parents sont les acteurs principaux de la création d’une présence sur le web qui exposent les enfants à un âge précoce. L’enfant, qui n’en a pas idée, voit une identité qui lui est imposée à cause du sharenting, qu’il ne peut pas contrôler. Ce n’est qu’à partir d’un certain âge, généralement à l’adolescence, qu’il va en prendre conscience et qu’il va vouloir se la réapproprier à son identité. On peut alors considérer que les enfants construisent leur propre identité numérique de façon progressive et à mesure qu’ils ont la capacité de prendre des décisions et de s’exprimer en ligne. Cette construction s’appuie tout de même sur une base existante, difficile à effacer, qui peut compliquer le processus. Aujourd’hui, l’exposition de soi est devenue omniprésente. La pratique du sharenting peut être associé à de l’hypernarcissisme. En effet, le partage de la vie privée des enfants participe à la construction de l’image des parents. Il est alors essentiel de s’interroger sur le sujet et sur ses limites (sentiment de gêne de l'enfant en grandissant, utilisation malveillante du contenu poster...), afin de préserver les enfants et leur permettre de construire leur propre identité.

Bibliographie